Tribune : Halte au Médecins-Bashing : quand la stigmatisation tue la vocation

À toutes celles et tous ceux qui pointent du doigt les médecins, les accusant d’être des privilégiés déconnectés.

À celles et ceux qui voudraient imposer aux étudiants en médecine quelques années de service forcé dans les territoires en souffrance, comme une dette à solder.

À celles et ceux qui sombrent dans le médecin-bashing, jusqu’au populisme le plus caricatural…

Nous leur opposons une vérité simple : sans médecins, il n’y a pas de soin. Et sans respect, il n’y aura bientôt plus de médecins.

Ces mêmes médecins qu’on applaudissait depuis les balcons pendant la crise de la Covid, ont fait face, sans protection, sans certitude, avec pour seule boussole le serment qu’ils avaient prêté. Ils ont tenu, souvent au péril de leur santé, parfois de leur vie. Ils n’ont pas fui. Ils ont soigné.

Et aujourd’hui encore, ce sont eux qui tiennent debout un système à bout de souffle. 50 heures de travail hebdomadaire en moyenne, dont 20 % consacrés à une administration pesante, éloignée du soin. Ils cumulent les casquettes, sacrifient leur temps, leur énergie, souvent leur vie personnelle, pour une mission : soigner.

Mais jusqu’à quand tiendront-ils ?

La stigmatisation commence tôt. Dès les bancs de la fac. Nos étudiants en médecine traversent un des cursus les plus longs et les plus exigeants de l’enseignement supérieur. Dix années d’étude, de stages mal rémunérés, de déplacements à leurs frais dans des hôpitaux éloignés, de gardes nombreuses, d’heures innombrables. Tout cela pour, au final, être jugés coupables de ne pas assez sacrifier. Coupables de ne pas assez donner. Coupables d’être là, tout simplement.

Leur engagement, pourtant, est total. Et leur détresse est réelle. Plus de la moitié d’entre eux sont en situation de burn-out. Le taux de suicide chez les étudiants en médecine est l’un des plus élevés de la population étudiante. Et malgré cela, ils avancent. Ils s’accrochent. Ils espèrent.

Quant aux médecins libéraux, il est bon de rappeler qu’ils exercent sans aucune des protections sociales classiques. Pas de congés payés, pas d’indemnités maladie, pas de couverture chômage. Et pourtant, eux aussi sont en première ligne.

Enfin, disons-le clairement : la gratuité des études médicales est une chance pour notre pays. Elle garantit que l’accès à la médecine reste ouvert à tous les talents, quels que soient leur parcours ou leur origine sociale. C’est une condition fondamentale d’égalité et de diversité au service de l’intérêt général.

Alors oui, il faut dire stop. Stop aux caricatures. Stop aux procès en paresse, en égoïsme, en insensibilité.

Car à force de mépris, c’est toute une génération que l’on détourne de l’engagement.

À force d’exigences injustes, c’est une profession entière que l’on pousse à tourner le dos à l’hôpital, à l’installation, ou tout simplement à la médecine.

Il n’est pas trop tard pour inverser la tendance. Mais il faut commencer par dire les choses : les médecins ne fuient pas leur mission. Ils fuient l’humiliation.
Et ce n’est pas en les accablant qu’on sauvera notre système de santé. C’est en les soutenant.

Communiqué de presse de Médecins Pour Demain à propos de la PPL GAROT

COMMUNIQUÉ DE PRESSE – 25 mars 2025

PPL Garot : ou comment détruire ce qu’il reste de notre système de santé

Dès demain, mercredi 26 mars 2025, l’Assemblée nationale examinera en commission des affaires sociales, la proposition de loi portée par le député Guillaume Garot, qui prétend s’attaquer au fléau des déserts médicaux.

Un combat que nous partageons. Un impératif de justice territoriale que nous portons nous aussi.

Mais le remède proposé est pire que le mal. Cette loi, en misant sur la contrainte plutôt que sur la confiance, risque de briser définitivement l’élan de la médecine libérale, d’épuiser les forces vives qui tiennent encore debout le système de santé, et d’aggraver la pénurie partout sur le territoire.

Médecins Pour Demain, association de praticiens de terrain, alerte : si cette loi est adoptée en l’état, elle fera fuir les jeunes, démobilisera les installés, et creusera encore davantage les inégalités d’accès aux soins.

UNE MÉDECINE D’ÉTAT QUI NE DIT PAS SON NOM

La mesure phare de cette proposition ? Soumettre l’installation des médecins à une autorisation préalable des ARS.

Ce que cela signifie concrètement : la fin de la liberté d’installation.

Un jeune médecin ne pourra plus choisir où exercer selon son projet de vie, ses attaches, ses préférences professionnelles. Il devra attendre le feu vert de l’administration.

Ce mécanisme d’affectation ressemble à s’y méprendre à une prise de contrôle étatique de l’exercice médical. Une médecine sous tutelle, où les jeunes praticiens deviennent les rouages précaires d’un système bureaucratique à bout de souffle.

Sans les protections du salariat. Sans les moyens de l’hôpital. Sans la liberté de la ville.

On n’accompagne plus les vocations : on les assigne. On ne soutient plus l’engagement : on le conditionne.

Et demain ? Quotas de patients ? La coercition publique ouvre la voie à la coercition privée : financiarisation, industrialisation, ubérisation des soins.

CRÉER UN DROIT À LA MÉDECINE DE PROXIMITÉ… UN RISQUE POUR L’ÉTAT

En transférant aux ARS le pouvoir d’autoriser l’installation des médecins, l’État endosse une responsabilité nouvelle : celle de garantir un accès effectif à un médecin pour chaque citoyen.

C’est, en creux, l’instauration d’un droit opposable à la médecine de proximité.

Or, en prenant la main sur l’organisation de l’offre, l’État expose sa responsabilité juridique : que se passera-t-il si ce droit n’est pas rempli ? Si les installations ne couvrent pas les besoins réels ? Si des patients restent sans médecin ? C’est une usine à contentieux. Et une illusion de solution.

LA MÉDECINE LIBÉRALE N’A JAMAIS FAILLI

Ce que cette loi trahit, c’est une véritable défiance envers la médecine libérale – comme s’il fallait aujourd’hui s’en méfier, la surveiller, la contraindre.

Alors même qu’elle a toujours été au rendez-vous.

Pendant la crise du Covid, ce sont aussi les médecins libéraux qui ont tenu. Sans eux, l’hôpital aurait été encore plus submergé.

Aujourd’hui encore, malgré l’épuisement, malgré la surcharge, malgré les contraintes, ce sont eux qui tiennent la ligne de front, dans les villes, les campagnes, les quartiers.

On ne récompense pas cet engagement par des chaînes.

On ne construit pas l’avenir en démoralisant ceux qui tiennent encore.

LE RISQUE D’UN CHAOS ORGANISÉ

Aujourd’hui, il n’y a plus de zones véritablement sur-dotées. Dans 90 % du territoire, on manque déjà de médecins.

Empêcher les installations dans certaines zones, c’est organiser à moyen terme de nouveaux déserts médicaux là où l’équilibre est encore précaire.

Une autre mesure du texte accentue encore ce déséquilibre : les gardes obligatoires généralisées – une violence symbolique et logistique pour des médecins déjà au bord de la rupture.

NOS PROPOSITIONS : DES SOLUTIONS CONCRÈTES, RÉALISTES, FINANCÉES

Médecins Pour Demain ne se contente pas de s’opposer : nous proposons.

Nous appelons à des mesures d’efficacité immédiate, réalistes et responsables, qui ne reposent ni sur l’autoritarisme, ni sur des promesses illusoires. Voici notre plan :

  • Créer 1 000 centres de consultations avancés, répartis dans les zones les plus en tension, dans des locaux fournis par les collectivités locales (mairies, départements, régions). Ces centres permettraient aux médecins en fin de carrière de prolonger leur activité de façon souple, par demi-journées ou journées entières, au service des patients.
  • Rémunération incitative : forfait défiscalisé de 300 euros la demi-journée (pour 10 consultations à 30 euros), avec un coût estimé à 156 millions d’euros en année pleine.
  • Financement responsable : via une « taxe lapin » – chaque année, 14 millions de rendez-vous médicaux ne sont pas honorés, représentant une perte de 420 millions d’euros. Ce gâchis nuit à tous. Une contribution symbolique et solidaire permettrait de financer ce plan sans coût pour l’État.
  •  Etendre le dispositif :
  • Aux consultations avancées de spécialistes, déjà budgétées dans la Convention Médicale.
  • À la formation par les stages : permettre aux internes de médecine générale en 4e année de découvrir les territoires sous-dotés, pour susciter des vocations locales.
  • Ces mesures ont vocation à être transitoires : le temps de former davantage de médecins, et d’accompagner la revitalisation des territoires dans le cadre d’une politique plus large de réindustrialisation et de rééquilibrage.

NOUS DISONS STOP

Médecins Pour Demain s’oppose à cette vision punitive de la santé.

Nous refusons que la crise actuelle serve de prétexte à imposer des mesures autoritaires, inefficaces et contre-productives.

Oui, nous voulons soigner partout.

Mais pas sous la contrainte.

Pas enchaînés.

Pas au prix de notre liberté de soigner comme nous le jugeons juste, humain et responsable.

On ne soigne pas mieux en punissant. On soigne mieux en donnant envie.

Envie de s’installer, d’exercer, d’innover, de s’engager.

DEMANDE SOLENNELLE 

Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs les parlementaires,

Nous vous demandons solennellement de ne pas poursuivre sur cette voie. Elle ne résoudra rien.

Elle détournera les vocations, cassera les dynamiques, désorganisera les territoires.

Une fois encore, l’enfer est pavé de bonnes intentions… 

#StopPPLGarot #MédecineLibre #DésertsMédicaux

Lettre aux députés et sénateurs

Madame, Monsieur,

Veuillez trouver dans cette lettre une synthèse de notre réflexion à propos du système de santé en France, assorties de quelques suggestions/ propositions.

Premier point : l’hémorragie des médecins, ou comment redonner envie aux plus jeunes d’investir dans le métier ? En redonnant des moyens, permettant un véritable « choc d’attractivité » qui serait un signal majeur donné par l’État à l’attention d’une profession jusque là abandonnée.

Pourquoi cela est-il nécessaire ? On parle souvent de temps médical, mais quel sens donner à ce terme ?

Dans une médecine qui se complexifie, avec une population qui vieillit, un temps médical suffisant doit pouvoir être accordé à chacun ! Quelques chiffres sont à rappeler :
– La consommation de soins des personnes âgées (part des dépenses hospitalières rapportée à la dépense totale pour la classe d’âge, DRESS, sept 2006) :
– 37% entre 60 et 69 ans
– 43% entre 70 et 79 ans
– 50% après 80 ans
– 70% des dépenses de soins infirmiers en médecine de ville concernent
des personnes âgées de plus de 70 ans

– 50% de la part des dépenses de kinésithérapie pour cette même classe
d’âge

proximité de la mort : dépenses multipliées par 4 dans les 12 derniers mois de vie.

L’ensemble de ces chiffres montre bien que ce sont les personnes âgées qui sont les plus consommatrices de soins, ces mêmes personnes âgées qui ont tant besoin de temps, que l’on n’a malheureusement plus !

Néanmoins, il n’y a pas de stricte corrélation entre la notion d’âge et d’augmentation des dépenses de santé. Ainsi, entre 1992 et 2000, l’augmentation des dépenses de santé a été de 50%, celle de la population de plus de 60 ans de 6% (Dormont et al., « Health expanditure growth : reassessing the threat of aging », Health Economics 2006, 15, pp 947 – 963).
Pourquoi cette contradiction apparente ? En raison essentiellement des progrès technologiques qui, dans le domaine de la médecine, contribuent à surenchérir le coût des soins. Pourquoi ? En raison, notamment, des nouveaux médicaments venant remplacer un ancien traitement, ou tout simplement l’absence de traitement.

2 exemples : (« Prix et accès aux médicaments innovants, conseil économique
et social, janv . 2017 »)


– Le Sovaldi ®, utilisé pour soigner l’hépatite C, et qui coûtait au moment de sa sortie 13667 euros la boîte (pour un mois de traitement , le traitement durant 3 mois) pour un coût de fabrication situé entre 75 et 100 euros !
Thérapie contre le cancer : coût moyen de 50000 euros par an et par patient (5 à 10 fois plus que les chimiothérapies classiques).

Cette problématique essentielle des médicaments, pour laquelle le Sénat vient de lancer une enquête, procède de manière significative à l’augmentation des coûts de la santé, et constitue en soi un réel problème de moyen – long terme (et la médecine de ville n’en est aucunement responsable, puisque l’augmentation du poste du médicament, de l’ordre de 2 à 3% par an jusqu’en 2017, concerne le seul hôpital, contre une quasi stagnation en ville).

« Le gros du changement est dû, non à une augmentation de la propension à consulter, mais à une augmentation de la dépense associée à la consultation. Et ce
surcoût n’est pas dû à une augmentation du volume d’actes délivrés par les médecins,
mais à une hausse de la dépense des médicaments », Brigitte Dormont, conférence au
Collège de France, thème « La mondialisation de la Recherche », sous la direction de
Gérard Fussmann, 2011.


Un chiffre pour clore ce chapitre : le volume de soins moyens par habitant mesuré par le nombre d’actes (de médecins généralistes) a diminué de 15% entre 2000 et 2013 (Les tribunes de la Santé, Pierre Louis Bras, 2016, 1). Ce qui tendrait à constater un allongement de la durée des consultations (de 18 minutes en moyenne en 2011 contre 15 minutes en 2002).

Le second facteur de l’accroissement des dépenses de santé est celui de la diffusion du progrès technologique. Une prothèse de genou, une intervention pour la cataracte peuvent se pratiquer de manière beaucoup large en terme d’indications et d’âge, d’où une multiplication de ce type d’actes facteur de coûts supplémentaires au bénéfice indéniable pour la population.

Alors, que peut-on faire pour réduire ces dépenses ? Un seul mot : la prévention ! Mot souvent employé, presque jamais appliqué, au vu du budget cité plus haut.

Un exemple : la polymédication des personnes âgées. Avec les progrès de la médecine, il n’est pas rare que les personnes de plus de 65, 70 ans se retrouvent avec 10, parfois plus de 15 médicaments. Or, le risque d’interaction médicamenteuse est de 13% avec 2 médicaments, 38% avec 4, 82% avec 7 ou plus, le risque d’effets indésirables augmentant de 8,6% à chaque médicament additionnel ! (Revue Médicale Suisse, Claudia Mazzocato et al.)

Pourquoi cette polymédication ? En raison de la multiplication des guideline internationales qui, pour chaque pathologie, sort à chaque fois une liste de plusieurs médicaments destinés à améliorer l’espérance de vie. Conséquence : les médecins généralistes se retrouvent être confrontés à, en moyenne, 4 problèmes par patient de plus de 65 ans (Beasley J Hankey, T. Erickson et al, awards of Family Medicine, 2004).
Quel est l’enjeu ? Un surcoût de l’ordre de 3500 euros par patient (risque de chutes/ fractures avec retour à l’hôpital, risque de non prise de médicaments essentiels, « à cause des effets secondaires supposés », etc… Soit, en comptant 56000 médecins généralistes et pour un seul patient par médecin : un potentiel d’économies de 196 millions d’euros ! La prévention a donc un effet économique majeur, mais le temps qu’on doit lui consacrer est indispensable !

Dernier chiffre dans ce domaine : le vieillissement de la population entraînera entre + 0,3 à + 1,1 point de PIB de dépenses (à l’horizon 2060) en fonction de l’état de santé lié à ce vieillissement (France Stratégie, 06/2017). 0,8 point qui font une somme de 35,71 milliards d’euros (OCDE, perspective d’évolution du PIB à l’horizon 2060, évalué pour la France à 4737,778 milliards de dollars.

Passons au temps de travail des médecins, source de tension à l’heure actuelle. Le temps de travail de la population générale a diminué de 350 heures (-17%) entre 1975 et 2018 pour atteindre 1609 heures pour les salariés (source : INSEE, France, portrait social, éd. 2019 ). Concernant les cadres, on atteint 1850h. Et pour les médecins : 2457h, en prenant compte de 54h de travail hebdomadaire, et de 6 semaines et demi de congé par an (DRESS, 2019).

Les médecins libéraux travaillent donc 607 heures de plus que les cadres, et on nous demanderait de faire encore plus d’heures (sans compter les gardes !). Nous rappelons ici que la législation européenne parle d’un maximum de 48hhebdomadaires maximum, et qu’une étude anglaise faite chez des médecins anglais qu’au delà de 45h, et particulièrement au – delà de 50 heures, le risque d’erreur médicale s’accroît, comme si le médecin avait bu du vin ! L’heure n’est donc peut être pas à la multiplication des consultations (que la CPAM aimerait à porter à une durée de… 10 minutes !), ni aux téléconsultations, l’HAS rappelant dans un communiqué (flash, déc 2022) les risques majeurs de retards de diagnostic !

Concernant le temps de travail, il est bon de rappeler quelques exemples, en
prenant ici la part des médecins allant au-delà de 45h hebdomadaires : (enquête
internationale sur les politiques de santé, IHP, 2019)


– Suisse : 53,6%
– Canada : 54,5%
– USA : 64,2%
– Allemagne : 77,3%
– France : 72,9%
– Norvège : 70,5%
– Australie : 30%
– Suède : 31%
– Nouvelle Zélande : 28,3%

En somme, l’idéal serait de revenir au dessous de 48h, idéalement à 45h de travail hebdomadaire. Or nous sommes moins nombreux, et cet objectif apparaît irréaliste en l’état, sauf à avoir enfin un débat sur l’attractivité du métier, ainsi que sur le contenu d’une consultation. Doit-on voir les patients pour des arrêts de travail de moins de 3 jours ? Doit-on voir également les accidentés du travail, alors qu’il existe une filière de médecine du travail ? Doit-on faire des certificats pour tout, entre pétanque, gymnastique douce, yoga, et bientôt peut être le tarot ?

Recentrer l’activité du médecin sur son cœur de métier, la médecine, nous apparaît fondamental, à la fois pour attirer plus de jeunes médecins, garder ceux qui sont là, et encourager les plus anciens à pratiquer encore un peu, fut – ce à temps partiel. En un mot : redonner une attractivité au métier !


En effet, cette érosion continue pose un problème à l’échelle du pays, décourageant les plus jeunes à s’installer (35% seulement s’installent dans les 5 ans suivant leur diplôme, source CNOM ) et les plus vieux à continuer d’exercer à l’âge de leur retraite (départ en retraite sans activité : 41,2% en 2010 ; 61,9% en 2020, source CNOM). Ce double effet ciseau, qui n’est donc pas générationnel, interroge sur l’attractivité d’un métier devenu de plus en plus contraint ! Quant à ceux actuellement en exercice, nombreux sont ceux qui s’interrogent sur un changement d’orientation, entre départ à l’étranger, déconventionnement ou même changement total d’orientation professionnelle (la proportion de burn-out chez les médecins étantde plus de 49%, et le taux de suicide du secteur médical et médico-social le plus élevé de toutes les catégories socio-professionnelles (34,3/100000 !) (Dumesnil H et al, Santé Publique, 1er oct 2009, ; vol 21(4) 355-64)

Au final, le nombre de médecins généralistes est passé de 94261 en 2010 à 86364 en 2020 (– 9% !). Une véritable hémorragie pour une profession pourtant essentielle dans une médecine de proximité qui tend à devenir de plus en plus complexe, au rythme des progrès continus des sciences biologiques. Le médecin généraliste reste la porte d’entrée principale dans le système de soins (80% des plus de 80 ans, par exemple, consultent en premier lieu leur médecin traitant, sachant que la dépense moyenne d’un individu de cette classe d’âge est de 2,7 fois le montant engagé par cette même personne dans la cinquantaine). Un médecin généraliste qui ne reste plus seul dans son cabinet, mais travaille souvent en groupe, et doit envisager son cabinet également comme une entreprise à faire tourner. Mais comment embaucher si l’on n’en a pas les moyens ? La source d’emplois non délocalisables que constitue les cabinets médicaux est pourtant là, sous nos yeux, mais embaucher un assistant médical, métier qui nécessite peu de qualification, n’est pas possible quand les aides sont données pour 3 ans, sans lisibilité au-delà ! Quel chef d’entreprise au monde embaucherait avec aussi peu de visibilité à long terme ? Peut-être faudrait-il envisager un recours à des numéros tarifés afin de redonner un peu d’air aux
cabinets médicaux ?


Enfin, quelques mots pour finir concernant la part de travail administratif. Il est de plus en plus prenant, que ce soit en ville (estimé selon les études à près de 25%) ou à l’hôpital (où il est déjà de 30%). Ainsi, selon l’institut Thomas More, et pour les données hospitalières, la France dépense plus que son voisin allemand (1229 euros par habitant en France, contre 819 en Allemagne), tout en sachant que l’hôpital français dépense moitié moins sur les équipements et que les salaires (avant Ségur) étaient de 38,5% moins élevés qu’outre-Rhin. Ainsi, l’Institut estime à 26 milliards les réserves d’économie sur ce seul poste administratif !

Par ailleurs, l’OCDE relève que 35,22% des emplois hospitaliers en France ne sont ni médicaux, ni para-médicaux (versus 24,3% en Allemagne). Sachant que 20% des personnels administratifs des hôpitaux français sont en fait des soignants détachés à temps plein sur des tâches administratives, les coûts généraux administratifs de l’hôpital français représentent un peu plus de la moitié des services rendus ! L’hôpital français souffre donc d’une suradministration qui devrait interpeller, source d’économies considérables ! (The Conversation, 6 mai 2020, Serge Besanger).
À titre de comparaison, une étude très sérieuse faite au Canada sur l’administration centrale et les hôpitaux retrouvait un chiffre bien moins élevé à…16,5% ! (David Himmelstein, Terry Campbell et Steffie Woolhandler, 2017).

En conclusion, et à ce jour, nous avons dépassé les limites de ce que l’on peutdemander à des soignants, et le problème économique de fond n’a absolument pas changé : 2956,8 milliards de dette de l’État, et 39,7 milliards de déficit de la Sécurité Sociale, secondaire essentiellement à la crise du Covid, le déficit en 2019 étant de 1,7 milliards (et la dette de l’État s’est, elle, accrue de 366,2 milliards d’euros sur les deux années de Covid).

Des chiffres vertigineux, mais regardons de plus près le domaine de la Santé, qui nous intéresse ici. Le PIB de la France s’est élevé à 2500,9 milliards d’euros en 2021, pour des dépenses en « Consommation de Soins et de Biens Médicaux » (CSBM) de 226,7 Milliards, soit 9,06% du PIB. (chiffres rapport DRESS 2022)

La dépense courante de santé au sens international (DCSI) atteint, toujours pour 2021, 307,8 milliards d’euros, soit 12,3% du PIB.

2 chiffres différents, traduisant deux réalités ! L’acronyme CSBM traduit la dépense de soins proprement dit : consultations, biologie, examens radiologiques, hospitalisations etc… L’acronyme DCSI rajoute 3 items :

les soins de longue durée ( 48,770 milliards, dont 31,2 milliards pour les établissements d’hébergement des personnes âgées dépendantes : EHPAD)
– La gouvernance, terme pour désigner le côté administratif : 15,401 milliards qui se décomposent comme suit : régime sécurité sociale 6,6 milliards ; organismes complémentaires 7,7 milliards (mutuelles et assurances privées) ; ministère et ARS 0,9 milliards, et « autres : HAS ANAP CNG ORIAM ATIH » pour le reste. Ces frais redondants entre sécurité sociale et mutuelles + assurances privées pourraient être considérablement réduits en évitant un double traitement administratif.
La partie prévention, enfin, souvent parent pauvre des politiques de
santé. De 5,5 milliards en 2018, on est passé à 16,9 milliards en 2021 en raison du Covid : 6,6 milliards pour les tests, 3,8 milliards pour la vaccination (58% : achat des vaccins, 36% pour la vaccination, 6% pour les centres de vaccination).


À ce stade, nous aimerions revenir sur ce chiffre de 6% pour les centres de vaccination : 228 millions d’euros, chiffre sous estimé en raison de l’investissement des collectivités territoriales et plus particulièrement des communes : frais de mise à disposition de salles, de personnel de mairie, location de matériel comme les chaises, cloisons, etc… La Cour des Comptes n’a pas été capable de définir quelles sommes ont été investies par les communes, mais il est probable que cela se chiffre en dizaine voire centaine de millions d’euros. À titre d’exemples, une ville comme Laval a investi l’équivalent de 160 000 euros par mois, une ville comme Dreux, 70 000 à 80 000 euros par mois…

Il est bien dommage, et nous le regrettons tous, que les acteurs de terrain (médecins, infirmier(e)s,) n’aient été mis à contribution que tardivement : cela aurait été respectueux envers ces professions et source d’économies non négligeables ! Il faudrait donc associer les médecins libéraux, peut-être par l’intermédiaire des dispositifs de crise ORSEC et ORSAN, où aucun de nos représentants ne figure.

Revenons maintenant au cœur de notre sujet : la consommation de soins et de biens médicaux (CSBM). Il existe 2 postes principaux : les soins hospitaliers pour 109,395 milliards d’euros et les soins ambulatoires (dits « de ville ») pour 117,331 milliards d’euros. À peu près égaux au premier abord, mais il faut savoir qu’il existe ce que l’on appelle les « prescriptions hospitalières exécutées en ville », acronyme PHEV, qui pesaient en 2019 pour 22% de l’enveloppe « de ville », et 39,6% pour les médicaments délivrées dans les pharmacies !

Si l’on extrapole à 2021, cela donne un total de 25,813 milliards d’euros ! (les chiffres de cette enveloppe précise ne sont pas connus à l’heure où ces lignes sont écrites). La médecine « de ville » pèserait donc pour 91,518 milliards d’euros, et les soins hospitaliers pour 135,208 milliards. On n’est plus sur le même plan !

Concernant plus particulièrement les honoraires des médecins généralistes, dont on a tant parlé ces derniers temps, ils pèsent à hauteur de 10,526 milliards d’euros en 2021 (contre 10,232 milliards d’euros en 2017, soit une augmentation de 294 millions d’euros, + 2,79%, alors que l’inflation cumulée 2017-2021 est de 6,2%, soit une perte de 3,41% !). L’année 2022 ayant vu à elle seule une inflation de 5,2%, cette perte a encore été accentuée, et la caisse nationale d’assurance maladie parle d’une augmentation de 1,5 euros de la consultation pour… 2025 ! Comprenez que l’on se sente particulièrement méprisé, alors que 79 médecins généralistes sont morts du Covid (chiffres CARMF), en essayant de soulager notre population alors en très grande détresse !

À ce titre, on peut parler d’un véritable désinvestissement de l’État dans la médecine de proximité. En 2021, le revenu moyen avant impôt d’un médecin était de 81228 euros (chiffres CARMF), contre 112250 euros (à euros constants) en 1975 ! (source : CREDOC, janv. 1977) Ces 31000 euros d’écart font que les médecins n’ont plus de secrétaires, et n’ont pas les moyens d’embaucher de manière pérenne un assistant médical dont on parle tant !

Dernier point en annexe :
6 millions de français sans médecin traitant : pur effet d’annonce, les jeunes en bonne santé ne se sont jamais précipités vers un médecin et c’est bien normal. Par contre, que des campagnes soient organisés (et médiatisées par le gouvernement) autour de thèmes de santé publique irait dans le bon sens (à l’instar de la semaine de l’endométriose par exemple). On retrouve ici la notion de prévention, dont le budget est réduit à peau de chagrin…
650 000 français en affection longue durée sans médecin traitant : là aussi effet d’annonce ! Il y a en France actuellement 11 680 196 personnes en Affection Longue Durée (ALD, chiffres INSEE rapport 2019, France, portrait social). Un certain nombre d’entre eux n’ont plus de soins, et ne consultent plus que rarement. Il serait donc intéressant que ce chiffre soit étayé quant à son contenu exact, car les médecins sont bien évidemment pour une prise en charge de ces patients, mais n’ont aucun moyen de savoir qui sont ces 650 000 personnes (la CPAM devrait faire un état des lieux géographique et proposer ces patients aux médecins de secteur : là encore, on est dans un effet d’annonce peu constructif !)

Avec nos salutations les plus respectueuses

Dr Benoit COULON,

Pour l’association Médecins Pour Demain